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5 August 2009

Effleurer le Haut-Atlas

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«Personne ne devrait voyager au Maroc sans séjourner une bonne semaine au cœur des montagnes du Haut-Atlas.» C’est ce que je ne cessais de répéter lorsque je suis revenue de mon premier passage au Maroc en 2004.

«Pourquoi ne pas répéter le bonheur lorsqu’il se représente?» me suis-je donc dit cette année à notre arrivée à Marrakech.

8 heures du matin. Le soleil est déjà cuisant Place Jamaa El Fna. Devant le bureau de poste, notre point de rencontre, nous attendent notre guide et une famille avec lesquels nous partirons deux semaines avec nos pieds comme seul moyen de transport… ou presque! Nous devons tout de même nous rendre au point de départ de la marche en camionnette. Là-bas, nous ferons la connaissance de nos muletiers et notre cuisinier.

Quand on nous a dit avant le départ qu’une famille nous accompagnait, nous étions un peu nerveux. Tous les scénarios nous ont traversé l’esprit. Et souvent, les pires scénarios.  Nous avions presque oublié que tout pourrait se dérouler à merveille. Et c’est ce qui se produit. Le clan Sulmont est donc cette famille modèle, sportive, en parfaite harmonie, cultivée et ouverte qui nous inspira respect et confiance immédiatement.

Notre guide, Ali, est un Marocain aux origines berbères qui connaît tout sur tout mais qui respire l’humilité. Avec ses vêtements occidentaux et ses nombreux voyages en France, on s’amuse bientôt à dire qu’il est le plus Français des Marocains.

La première semaine de trek s’amorce donc dans les splendeurs des montagnes semi-désertiques du Haut-Atlas où la végétation nous rappelle la toundra et où les habitants autochtones vivent dans des villages suspendus sur les toits du monde. Ceux qu’on appelle souvent «berbères», mais dont le nom plus approprié est Imazighen (hommes libres) se déplacent au fil des saisons. En été, lorsque la neige a disparu des sommets, ils viennent reprendre possession de leurs maisons en pisé. On les dit nomades-sédentaires.

De notre côté, nous avons adopté le nomadisme pour quelques jours. Je m’amuse à dire que nous faisons du camping cinq étoiles. Des muletiers s’occupent du transport de nos bagages et un cuisinier nous concocte des plats comme le tajine de poulet, le couscous aux légumes, les salades marocaines et les soupes de lentilles. Toute cette gastronomie est préparée sous la tente-cuisine avec des instruments élémentaires. À chaque repas, nous applaudissons le chef. Le soir nous dormons en bivouac au cœur de la nature. Le jour, nos «promenades» quotidiennes de quatre à six heures s’allient difficilement aux températures caniculaires qui frôlent les 40 degrés Celsius. Un soleil africain à son zénith semble nous surveiller du matin au soir. Il est fidèle au rendez-vous, alors que les nuages, eux, se font plutôt discrets.

Si les habitants parcourent les sentiers par nécessité, nous marchons les mêmes chemins par goût d’exotisme. C’est un non-sens qui me gêne un peu lorsque notre groupe croise des enfants qui s’époumonent au champ pour aider leur famille. Nous traversons des villages comme des fantômes. En vitesse. Notre guide adresse toujours quelques mots dans sa langue à des habitants pour cueillir quelques informations sur la communauté qu’il nous traduit presque instantanément. C’est bien. Mais j’ai le sentiment d’effleurer une réalité sans parvenir à m’imprégner complètement de la culture.

Nous ne sommes pourtant pas un groupe de riches parvenus débarqués en sol étranger pour observer les étrangers comme des pièces de musées… Et pourtant, lorsque j’aperçois des gens au champ, je ne peux m’empêcher de diriger subtilement ma caméra dans leur direction pour capter un instant de leur vie. Je suis ici pour rapporter des images. C’est mon travail. Mais j’ai du mal à ne pas me sentir une voleuse d’âme. D’ailleurs, plusieurs enfants sont paniqués à la vue de nos appareils photo ou vidéo. Ils agitent le doigt : «Noooo!»

Pourtant, la tentation de soutirer des images de notre expérience nous poursuit. Il faut avouer qu’on s’imagine tous déjà dans le salon d’un ami à notre retour de voyage en train d’expliquer la «vraie vie» des autochtones du Maghreb avec photos à l’appui. Comme si l’existence de communauté se résumait en une image figée sans présent ni avenir. Comme si une petite semaine nous permettait d’émettre des opinions sur un groupe de gens sans sortir de nos paradigmes d’Occidentaux.

Je me rassure pourtant et me répète que j’ai au moins la chance d’être ici, maintenant et de pouvoir m’inspirer de ce qui m’entoure. Même si je ne rapporte pas dans mes souvenirs la vérité absolue sur une culture, j’ai une bonne idée de ce qui passe ailleurs dans les terres arides du Maroc où des gens vivent en pleine autonomie, loin de la société de consommation. Aussi, j’ai une chance unique de partager du temps avec un guide originaire de ces montagnes qui pose un regard critique sur sa société marocaine bousculée par les contradictions. J’ai aussi l’opportunité de partager de riches conversations autour d’un thé alors que le Maroc, la France et le Québec se retrouvent sous un même toit, celui d’une tente au milieu de nulle part avec comme seul trame de fond, les grillons et les chants berbères de nos muletiers. Et nous marchons et nous marchons encore. Jour après jour… après jour. Puis notre semaine s’achève. Demain, la côte atlantique nous attend pour une seconde semaine de trek.

Je n’ai pas changé d’avis : «Personne ne devrait voyager au Maroc sans passer par le Haut-Atlas.»

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À propos de ce blogue

Sur les traces des Berbères

Ugo Monticone (écrivain) et Julie Corbeil (réalisatrice) se lancent sur les traces des Berbères au Maroc.

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