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Ce reportage fait partie du dossier Du jamais vu en MÜVement

Expédition Antarctique

Par : Philippe Terrier

L’Antarctique est le continent des extrêmes. C’est le plus froid, le plus isolé, le plus sec, le plus hostile à la vie… mais aussi le plus fascinant. L’Antarctique est également un grand laboratoire de science et une terre de paix protégée par un traité.

L’Antarctique, pôle d’attraction

Bien avant ma première expédition, je dévorais les récits d’aventures de Barjavel, de Charcot, d’Amundsen et de Scott dans leur course effrénée vers le pôle Sud en 1911. Je faisais déjà dans ma tête le voyage dans le grand désert de glace.

Ce rêve polaire est devenu réalité lorsque l’Institut polaire français m’a recruté pour participer à un hivernage à la terre Adélie, sur la côte du continent antarctique. Partir comme hivernant sur une base polaire, c’est choisir de laisser famille et amis et de ne pas envisager de retour avant 14 mois; tel est le prix à payer pour réaliser ce rêve. Le voyage débute par un séjour en Tasmanie (sud de l’Australie) où les équipes scientifique et technique se rejoignent pour embarquer à bord de l’Astrolabe, un brise-glace d’une soixantaine de mètres. Son nom est emprunté à la frégate de l’explorateur Dumont d’Urville qui découvrit, en 1840, un secteur de l’Antarctique qu’il nomma «terre Adélie». C’est précisément à cet endroit que mes 25 camarades et moi hivernerons, coupés du reste du monde pendant de longs mois.

Une traversée houleuse

La traversée est loin d’être une croisière. Les latitudes que nous traversons sont appelées 50e hurlants et 60e sifflants en raison des vents très puissants qui y soufflent. Peu de navigateurs se risquent dans ces régions du globe. Les vagues, parfois hautes comme des immeubles de cinq étages, bousculent notre embarcation ! Au milieu de l’immensité et de la force des éléments, notre brise-glace me paraît soudain bien frêle. Il tangue et roule continuellement, et rares sont ceux qui ne sont pas malades. Mais dès que nous entrons dans le « pack » – petits morceaux de banquise morcelée flottant à la surface – tout devient plus stable et calme. Le « pack » cède ensuite la place à une banquise ferme et épaisse. La coque craque et une résonance parcourt tout le navire lors du premier contact avec cette croûte de glace d’un à deux mètres d’épaisseur. Plus nous avançons vers le Sud, plus la progression est difficile et lente; il faut maintenant serpenter au milieu des icebergs géants – les tabulaires – pris au piège par la banquise hivernale. Quelques mois d’été austral seront encore nécessaires pour que l’océan Antarctique redevienne presque entièrement libre de glace.

Le voyage en bateau se termine dans une large baie, en face du gigantesque glacier de l’Astrolabe, situé à une trentaine de kilomètres au sud du cercle polaire antarctique. C’est ici que se trouve la base Dumont d’Urville, construite il y a plus de 50 ans. Chaque année, une équipe constituée de 25 personnes hiverne dans cette station polaire permanente. Notre équipe y séjournera donc pour mener à bien de nombreux projets ornithologiques, glaciologiques ou encore d’étude du climat.

Effervescence de l’été austral et tranquillité de l’hiver polaire

Sur la côte antarctique, la faune estivale est abondante. Manchots d’Adélie, pétrels géants, damiers du Cap, phoques crabiers et phoques léopards ne sont que quelques exemples des nombreuses espèces qui se partagent cette oasis à la lisière du grand désert de glace. Les cris des poussins font écho aux gémissements des jeunes phoques. L’été est aussi une période très active sur les bases polaires. Il faut profiter de cette courte période pour mener à terme les travaux d’entretien, d’installation du matériel scientifique, d’organisation de l’entrepôt de nourriture, ou encore de remplissage des cuves du carburant nécessaire à la production d’électricité, d’eau douce et de chauffage.

«Au cœur de l’hiver antarctique, la température peut descendre jusqu’à -89 degrés Celsius au centre du continent.»


L’hiver, il en est tout autrement. L’effervescence de l’été fait place à la lenteur d’un univers engourdi par le froid qui s’installe progressivement. Le soleil décline peu à peu, la vie animale disparaît lentement, la glace se durcit pour de longs mois. Une partie importante du personnel regagne « la civilisation » avec le départ du dernier bateau. Seuls les 25 hivernants restent sur la base jusqu’à l’été suivant. L’hivernage polaire commence. Cette longue période, parfois difficile, est une occasion de se rencontrer soi-même. Certains profitent de cette pause pour faire le bilan de leur vie avant de repartir, telle une retraite spirituelle. Pour tous, cette expérience inoubliable constituera une étape importante de leur vie.

Au cœur de l’hiver antarctique, la température peut descendre jusqu’à -89 degrés Celsius au centre du continent. Les conditions de survie sont extrêmes. Le vent catabatique, constitué de masses d’air glissant sur la pente de glace du plateau antarctique, atteint parfois 300 km/h dans les régions côtières ! Les longues nuits et le froid composent notre quotidien pour de longs mois.

Ce rude climat d’hiver ne semble pourtant pas déranger nos uniques « voisins », les manchots empereurs. À même la banquise, la colonie s’installe chaque année dans la baie des Martyrs, juste au pied de la station Dumont D’Urville. Ces animaux hors du commun profitent de l’hiver antarctique pour se reproduire. Étrange paradoxe que celui de l’empereur. Tous les autres animaux se reproduisent durant l’été austral, lorsque le climat est plus clément. Le manchot empereur en a décidé autrement. Magie de l’adaptation, de l’évolution ou du goût de l’extrême ?

Hivernage sur une station polaire

Durant l’hiver antarctique, la routine s’installe petit à petit. Chacun doit accomplir une série de tâches pour poursuivre ses recherches et pour entretenir la base tant sur le plan matériel que social. Le repas du soir, pris dans le bâtiment communautaire, est un rituel que personne ne manque. C’est un peu le métronome de la vie sur la base, le moment du partage des expériences de la journée, des états d’âme, des grandes discussions. Certains font état de l’avancement de leurs recherches autour d’un apéritif. D’autres partagent déjà les projets qu’ils réaliseront dès leur retour dans « le monde ».

«Ma simple paire de gants a une valeur inestimable. Je ne la vendrais à aucun prix ! »


Sur la base polaire, il n’y a pas de télévision ni de radio. Une fois par semaine, nous recevons un court bulletin d’information de l’Agence France Presse. Notre temps libre est partagé entre d’inoubliables balades sur la banquise au pied des glaciers, l’observation de la faune et de longues heures au laboratoire de photographie pour tirer nos plus beaux clichés. Parfois, un iceberg se prête à l’escalade ou encore un trou dans sa paroi nous permet de découvrir, tels des spéléologues, les entrailles du monstre de glace. Le calme de la base est propice à la lecture ou à l’écriture, et nombreux sont ceux qui tiennent un journal de bord. Certains s’adonnent même à la musique.

Le séjour sur la côte du continent antarctique fait naître chez tous les hivernants le désir d’aller plus près du pôle géographique, un peu plus au cœur du continent. Bien sûr, l’intérêt scientifique est important, mais l’envie de participer à l’une des dernières grandes explorations terrestres est aussi un facteur de motivation. L’occasion de repartir vers le pôle Sud s’est offerte à moi. Cette fois-ci, il s’agissait d’une mission au Dôme C, un sommet de glace. C’est l’endroit où la calotte glaciaire est la plus épaisse en Antarctique : elle atteint 4 000 mètres. Les glaciologues rêvaient de percer cette couche de glace et de prélever des échantillons (les fameuses carottes de glace) qui livreraient les secrets de la composition de l’atmosphère des 500 000 dernières années. Un outil indispensable pour comprendre le climat !

La mission vers le Dôme C est un raid terrestre de 2 200 kilomètres permettant le transport du matériel lourd vers le point de forage glaciologique. Notre équipe est composée de neuf personnes aux compétences diverses : médecin, navigateur et mécaniciens se mélangent aux scientifiques pour assurer la bonne progression du convoi. Nous transportons, sur d’énormes traîneaux, plusieurs dizaines de tonnes de matériel, des vivres et tout ce qui est nécessaire à l’installation d’une station scientifique au milieu d’un désert hostile.

Lors du bivouac de fin de journée, chacun vaque à sa tâche : le médecin prépare le repas et le chef d’expédition communique avec le camp de base pour dresser un bilan de la journée. L’équipe des mécaniciens, dont je fais partie, s’affaire à réparer les véhicules et l’équipement qui subissent de nombreux bris en raison du froid intense et des conditions extrêmes d’utilisation.

Notre progression est lente et les sastrugis – dunes de neige formées par le vent – nous ralentissent. Les conditions de travail sont éprouvantes. Le froid intense complique toutes les interventions mécaniques. Le « privilège » d’être parmi les premiers à sillonner cette région du monde si isolée se mérite ! Le dépaysement est plus que total. Le cœur du continent antarctique, comme le disait Paul-Émile Victor, père des expéditions polaires françaises, est « une autre planète ». Je m’arrête quelques instants pour prendre conscience qu’il n’y a rien à des milliers de kilomètres, et un frisson me traverse le dos. Est-ce le constat de cet état de fait, la peur soudaine de notre isolement, ou tout simplement le vent qui réussit à traverser les épaisses couches de ma combinaison ? Certainement un peu de tout cela.

«Un mastodonte de glace mesurant presque 200 kilomètres de long par 32 kilomètres de large, s’est détaché du glacier pour former le plus gros iceberg que l’Antarctique ait jamais vu. »


Au cœur de l’Antarctique, nos repères changent. Les évidences de notre monde quotidien n’ont plus cours. Ma simple paire de gants a une valeur inestimable. Je ne la vendrais à aucun prix ! Dans ce contexte particulier, un objet banal et presque sans valeur au Québec devient un vrai trésor. Aujourd’hui, mes gants dorment au fond du garde-robe. Ils sont un peu trop chauds pour l’hiver montréalais…

Un continent menacé

Après cette rigoureuse mission au Dôme C, je suis reparti pour une troisième expédition sur le continent antarctique. C’était en 2002. Les paysages n’avaient pas changé et les manchots empereurs, toujours fidèles au rendez-vous, arpentaient la banquise. L’Antarctique était aussi majestueux, lumineux, silencieux et immobile qu’à ma première venue. Pourtant, au cours de cet été polaire, il a plu. Sur la côte antarctique, la glace a fondu plus que d’habitude. Le thermomètre a frôlé les dix degrés Celsius pendant une journée. Cette même année, un mastodonte de glace mesurant presque 200 kilomètres de long par 32 kilomètres de large, soit environ 12 fois la superficie de l’île de Montréal, s’est détaché du glacier dans la région de la mer de Ross pour former C-19, le plus gros iceberg que l’Antarctique ait jamais vu. Autant de signes visibles du réchauffement dans les zones polaires.

Au Dôme C, le camp temporaire s’est transformé en station permanente, abritant un premier hivernage en 2005. Après quatre saisons de forage, les 4 000 mètres de glace ont livré leurs secrets, et les données sont formelles. Depuis le début du XIXe siècle, la concentration en dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère ne cesse d’augmenter et atteignent aujourd’hui des valeurs sans précédent dans l’histoire de l’humanité…

Le temps semblait glisser sur les étendues glacées de l’Antarctique sans pouvoir y laisser de traces. Du moins, tel était le cas depuis plusieurs millénaires. Quel sera le sort réservé à l’Antarctique dans le futur ?

Un peu d’histoire

1840 : Jules Sébastien Dumont d’Urville est le premier explorateur à débarquer sur le continent antarctique.

1911 : Le Norvégien Amundsen atteint pour la première fois le pôle Sud géographique, au terme d’une course contre le Britannique Scott. Ce dernier perdra la vie pendant le voyage de retour.

1959 : Le Traité de l’Antarctique désigne le continent comme une « terre de science et de paix ».

Quelques repères géographiques

* L’Antarctique est un territoire équivalent à 1,4 fois la superficie du Canada.

* C’est le continent le plus élevé, avec une altitude moyenne de 2 000 mètres.

* Le mont Vison, sommet de l’Antarctique, culmine à 4 897 mètres d’altitude.

* La station russe de Vostock, en Antarctique, a enregistré la température la plus froide sur Terre, avec -89,3 degrés Celsius.

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Commentaires

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peyrard 21 Jun 2009

Un gros bisou Philippe, à toi, Paul-Emile, Mélanie et ??? le 4ème membre de ta famille (garçon/ fille? le mystère reste encore entier à qques jours de son arrivée) de la par de ton papa ta maman, ton parrain, ta maraine, et ton cousin! Pierre-Marc

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Zoé Cohen-Solal 21 Sep 2007

merci de nous faire partager ta chance, ton aventure, ta vie. J'en veux plus! Comment t'es-tu fais recruter, es-tu un technicien spécialisé grand froid,? Des questions naïves, pour une mordue des conditions extrêmes. Merci encore pour cet article qui m'emmène là où je rêve d'être.


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